Martin Winckler : les mots des maux

Martin Winckler une

Martin Winckler, Albert Dupontel, ma grand-mère et moi.

J’adore Albert Dupontel. Vous ne voyez pas le rapport ? Je vais m’expliquer.

Un jour, je devais avoir dans les 22 ans puisque c’était en 1999, je suis tombée sur un film qui m’a beaucoup marquée. Dupontel y incarnait un médecin taciturne, sombre et désabusé. Ce film s’appelait La Maladie de Sachs.

J’ai aussitôt voulu lire le livre dont le film était tiré. Par hasard, il se trouvait que ma grand-mère possédait ce livre (enfin, je ne sais pas s’il faut parler de hasard, j’ai parfois l’impression que la bibliothèque de ma grand-mère renfermait tous les livres du monde tant elle était une grande lectrice). Je lui ai donc emprunté ce livre, et je ne le lui ai jamais rendu.

J’ai été captivée par ce roman. Tout d’abord, je suis tombée sous le charme de Bruno Sachs (qui aura toujours pour moi le visage de Dupontel), ce médecin profondément humain, timide, maladroit et tourmenté, empathique et révolté, maniant le stylo comme le bistouri, cherchant à extirper le chancre de la bêtise, de l’intolérance et de l’hypocrisie. Une sorte de Don Quichotte en blouse blanche.

Ensuite, j’ai été fascinée par le choix narratif. Martin Winckler développe une narration kaléidoscopique. Le personnage principal est présenté à travers plusieurs regards : celui de ses patients, de sa secrétaire, de sa mère, de sa voisine … Parfois « tu », parfois « il », parfois « vous », parfois « je », le lecteur appréhende la personnalité du docteur Sachs par le biais de récits, de comptes-rendus, de portraits souvenirs, d’extraits d’écriture personnelle  consignés sur des cahiers… un vrai bonheur pour une étudiante de lettres.

Ce patchwork m’a paru audacieux et terriblement efficace.

Deux livres et un homme

Deux ans plus tard, j’effectuais ma première année d’enseignement au Lycée Tocqueville à Grasse. Mon tuteur, un professeur de français admirable, Yves Ughes (en passant, si un jour tu échoues sur ces pages, merci Yves, tu m’as tout appris), avait entraîné ses élèves de seconde dans un projet dont je ne me rappelle plus exactement les détails. Il me semble que les élèves étaient amenés à poser des questions à Martin Winckler au sujet de son polar Touche pas à mes deux seins de la série « le Poulpe ».

Toujours est-il qu’un beau jour de mai, je me suis retrouvée dans le CDI surchauffé du lycée, entourée d’élèves fébriles et intimidés à l’idée de rencontrer l’auteur du livre sur lequel ils avaient travaillé pendant des semaines. Il est arrivé (en retard, suite à un problème de billets de train ou d’avion qui ne portaient pas son vrai nom mais son pseudonyme), il s’est assis devant tous ces adolescents et les a regardé en silence. Personne ne prenant la parole, il leur a souri et leur a dit : « vous savez, je ne suis pas seulement écrivain, je suis aussi un humain comme vous ». Cette phrase a déclenché la parole, l’échange. Pendant environ deux heures, j’ai vu des élèves féliciter, interroger, apostropher, parfois même remettre en question un homme souriant, sympathique et à l’écoute. Pas un instant il ne les a pris de haut, pas un instant il ne s’est posé en détenteur d’un savoir absolu. Il tenait réellement à dialoguer avec eux, et ils l’ont très bien senti. Ce public n’était pourtant pas facile, j’en savais quelque chose …

Martin Winckler dédicaceA la fin de ces échanges, des élèves sont venus faire dédicacer leurs livres. Martin Winckler s’est exécuté de bonne grâce, en ayant un  mot gentil pour chacun.

J’avais amené mon exemplaire de la Maladie de Sachs (enfin, celui de ma grand-mère).

J’ai laissé passer tout le monde et je le lui ai tendu timidement. Et là, face à l’auteur d’un livre que j’avais lu, relu, adoré et admiré, à qui j’avais des centaines de questions à poser,  tout ce que j’ai trouvé à faire, c’est de parler longuement … du film.

J’ose espérer qu’il ne m’en a pas tenu rigueur …

 

 

D’un livre à l’autre

J’ai alors pris l’habitude de fréquenter la lettre W des rayonnages des librairies que je fréquentais. J’ai découvert un écrivain polymorphe et prolifique. Je ne dresserai pas une liste exhaustive de ses ouvrages et je ne les classerai pas par ordre chronologique (wikipedia est fait pour ça). Je me contenterai d’une petite promenade parmi ceux qui m’ont marquée.

Les polarsMartin Winckler polars

C’est un genre que je n’aime habituellement pas du tout. Sans doute faute d’une culture suffisante du genre (je n’arrive jamais à dépasser les vingt premières pages d’un roman policier). Mais j’ai adoré Touche pas à mes deux seins, Camisoles et Mort in vitro. Je ne les ai pas lâchés du début à la fin. J’aime retrouver des personnages récurrents dans les livres que je lis (j’ai tendance à beaucoup m’attacher aux êtres fictifs) et j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à retrouver Bruno Sachs, le juge Watteau et Charly Lhombre dans ces ouvrages. Le style est vif, nerveux et prenant. Il est difficile de les lâcher avant le point final.

Le thème central (les liens entre la médecine et le pouvoir)  est assez obsessionnel chez Martin Winckler : il revient sous différentes formes dans quasiment tous ses livres. Le monde des laboratoires médicaux est présenté comme un réseau tentaculaire et malfaisant. Même s’il s’agit clairement de fiction, un certain réalisme fait parfois froid dans le dos. On se demande parfois jusqu’où va la manipulation…

Martin Winckler romans médicauxLes romans médicaux

La vacation est un exercice de style assez éblouissant. La narration est à la deuxième personne du singulier, ce qui est assez déroutant (et m’évoque irrésistiblement le Nouveau Roman et la Modification de Michel Butor). Le lecteur est directement impliqué dans le récit, plongé dans un sujet grave et douloureux : l’IVG.

Au départ, il s’agit de décrire la vacation qu’effectue Bruno Sachs (oui, encore lui) dans un centre d’interruption de grossesse. Peu à peu, le texte s’étoffe des réflexions personnelles du médecin insérées entre parenthèses, de plus en plus nombreuses et développées jusqu’à envahir le texte de base.

Mais La vacation, c’est aussi le récit de la genèse du roman (très Nouveau Roman ça aussi). Le docteur Sachs écrit, arrache les mots au papier, donne naissance à son texte dans la douleur, puis pense à l’abandonner dans un train. Son rapport à l’écriture, à sa création est à la fois très charnel et très conflictuel.

J’ai aimé ce livre autant qu’il m’a dérangée et parfois même choquée. La description de l’intervention est sans complaisance, sans euphémisme. Le ressenti des protagonistes est relaté sans concession, sans angélisme. La part d’ombre de chacun est présentée sans fard.

Les trois médecins est un récit d’initiation : initiation à un métier, à l’amitié, à l’amour, à l’engagement moral et politique. La structure temporelle est constituée d’un va et vient entre le présent (le 15 mars 2003, Bruno Sachs est attendu dans le grand amphithéâtre pour y donner une conférence) et l’année 1974 où celui-ci a commencé ses études de médecine.  Là encore, la narration est protéiforme, prise en charge par différents personnages et elle adopte plusieurs formes : récits, extraits d’articles, témoignages, lettres …

J’ai été très touchée par cette histoire d’amitié entre des personnages très attachants : André Solal, Basile Bloom et Christophe Gray (sans doute des clins d’œil appuyés à Albert Cohen, James Joyce et Oscar Wilde) et surtout par les histoires d’amour, souvent tristes et désespérées (quel intérêt sinon ?)

Le choeur des femmes est aussi un roman d’initiation. Le personnage principal Jean Atwood est une vraie tête à claque, une ambitieuse aux dents qui rayent le parquet. Cette femme, prodigieusement misogyne, semble promise à devenir une brillante chirurgienne suffisante et méprisante. Sa route va croiser celle de Franz Karma, un médecin généraliste (autant dire un rebut de l’humanité aux yeux de la jeune femme) dans une unité de « médecine de la femme ». Elle va être confrontée aux problèmes de ces femmes, mais aussi à ses propres fantômes. Je n’en dirais pas plus pour ne pas gâcher la découverte de cet ouvrage vraiment prenant. Le thème des relations entre hommes et femmes est assez récurrent dans l’oeuvre de Martin Winckler.

Dans ce livre, les points de vue sont une fois de plus multiples et pris en charge par différents personnages et les formes de récits varient.

La référence à la série NCIS à travers le personnage d’Aline est très réjouissante (Martin Winckler est un passionné de séries. Sa culture dans ce domaine est vraiment impressionnante et ses analyses sont très pertinentes. Pour s’en assurer, il suffit de lire son histoire des séries américaines en deux volumes : les miroirs de la vie et les miroirs obscurs).

Le chœur des femmes m’a vraiment remuée. Il m’a notamment amenée à m’interroger sur mon rapport aux femmes en tant que femme, à l’image de la femme dans la société, à ma vision du féminisme et à certaines de mes attitudes parfois franchement misogynes, tout comme celles du personnage principal.

Les récits autobiographiquesMartin Winckler autobiographies

Martin Winckler part de l’idée que nous sommes tous la somme des légendes, des récits, qui constituent notre être : les histoires de familles, les anecdotes nous concernant que nous avons toujours entendues, les livres lus, les films vus, les secrets devinés, tout ce qui nous marque, qui nous touche, tous nos souvenirs que notre mémoire recompose, tous nos rêves, tous nos « et si … »

Légendes a été publié en livraisons quotidiennes sur le site P.O.L entre le 3 septembre 2001 et le 22 février 2002. Grâce à ce procédé original, les lecteurs pouvaient faire part de leurs réactions à l’auteur par courrier électronique, ce qui a nourri le livre « en temps réel ». Les chapitres portent en sous-titres des mots clef (Fables, Reflets, Pages, Lieux, Songes, Sens …) qui créent plusieurs entrées. A la fin des chapitres figurent des liens renvoyant à d’autres chapitres, ce qui permet une lecture en arborescence.

Le talent de conteur de l’auteur est ici évident. On se prend à suivre avec beaucoup d’intérêt l’évocation de son enfance, de son adolescence, de son année en Amérique, de son amour pour les séries télévisées, pour les romans policiers … Comme un roman d’apprentissage, Légendes présente la formation d’un jeune homme, d’une sensibilité, d’une intelligence, d’une émancipation, d’un éveil aux rapports humains.

Plumes d’ange a été publié entre le 18 septembre 2002 et le 23 février 2003. Le livre est divisé en trois parties : Fils, Père, Homme. La figure du père, Ange, est omniprésente. Père, modèle, initiateur, conteur, guide … La relation entre le père et le fils, dans toute sa complexité est présentée avec pudeur et amour. Un très beau livre, mais qui m’a cependant moins touchée que Légendes.

Martin Winckler réflexions métier soignantLes réflexions sur le métier de soignant

Nous sommes tous des patients est un entretien entre Catherine Nabokov et Martin Winckler sur l’image du médecin, sa perception par les patients, son rôle dans la société, les relations entre soignant et soigné, le ressenti du praticien …

En soignant, en écrivant est un recueil de textes présentant des réflexions sur la formation et le métier du médecin.

Ces deux livres m’ont beaucoup apportés. Ils m’ont notamment fait réfléchir sur mon métier d’enseignante, sur les rapports de force qui s’exercent parfois entre le professeur et les élèves, sur la valeur de la parole et le pouvoir de l’écriture, sur mes rapports aux autres, sur l’humilité qu’il faut savoir garder, sur la nécessité d’échanger sur ma pratique et de toujours me remettre en question.

 

Martin Winckler est un médecin / écrivain. Il met souvent en relief l’aspect curatif de l’écriture, le pouvoir guérisseur des mots. Le traitement des maux par les mots.

Est-ce pour cela que dans les moments douloureux de ma vie, j’ai souvent cherché refuge dans ses livres ? Est-ce parce qu’il incarne pour moi une figure paternelle sage et bienveillante ? En tout cas, j’apprécie cet auteur humain et sensible, révolté et généreux, qui figure en bonne place dans ma bibliothèque.

J’aime particulièrement cette phrase tirée de Légendes, qui m’accompagne souvent dans mes moments d’angoisse :

« Je sais que, d’une manière ou d’une autre, je mourrai un jour. Mais, en attendant, je respire, je marche, j’aime, j’invente, je suis vivant(e) »

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Miss Tcharafi

Mi-femme, mi-cyborg, je jongle entre Hi-Tech, littérature et cosmétiques. J'ai un avis sur tout et je le partage volontiers, d'autant plus que j'ai toujours raison. Mon but ultime est d'être Terminator avec du gloss.

3 commentaires

  1. Miss Alfie   •  

    J’ai découvert Winckler avec « Le choeur des femmes », enchaîné avec « La vacation », « En souvenir d’André » et plus récemment « Les trois médecins ». J’en ai encore plusieurs à découvrir, pour mon plus grand plaisir.
    On sent derrière l’écrivain l’homme, le médecin humain. Il raconte une médecine comme on aimerait en rencontrer plus souvent, parfois en décalage avec notre époque.
    Ton billet met en lumière des ouvrages que je ne connais pas encore, notamment tout le versant polar, pour mon plus grand plaisir !

    • Miss Tcharafi   •     Auteur

      Beaucoup de facettes chez cet auteur en effet ! C’est toujours un plaisir de le retrouver dans un nouveau livre.

  2. Martin Winckler   •  

    Je viens de découvrir ce billet (mieux vaut tard) et je suis très touché. Si vous avez envie de reprendre la conversation qu’on n’a pas pu avoir en 2001, je suis à votre disposition… Merci Miss Tcharafi.

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