Mr Mercedes : appât empoisonné

Mr Mercedes appât empoisonné

ATTENTION : cet article fait partie de la rubrique « lisons ensemble ! » et contient des SPOILERS sur le livre présenté. Si vous n’avez pas lu ce livre, je vous conseille vivement de passer votre chemin. 

Pour en savoir plus sur cette rubrique, c’est ici

Épisode précédent :

Mr Mercedes : Sous le parapluie bleu de Debbie

 

Appât empoisonné

Le titre de cette partie fonctionne à deux niveaux : il fait référence au plan de Brady pour empoisonner le chien de Jérôme, mais aussi au message de Hodges destiné au tueur à la Mercedes, qui fait aussi fonction d’appât pour « ferrer le poisson ».

Dans cette partie les relations entre les personnages se nouent et se dénouent, les protagonistes fonctionnant souvent en binômes de façon symétrique. Deux couples vont ainsi émerger.

amourDes couples surprenants

Brady et sa mère

La relation entre ces deux personnages est décidément malsaine et incestueuse, la mère de Brady faisant preuve d’une conception très personnelle de la médecine (quand Brady souffre de ses migraines, il la rejoint dans son lit afin qu’elle le soulage … manuellement)

Ils ne parlent jamais de cette relation contre-nature (ainsi que du meurtre de Frankie, le frère de Brady). Le mot « dysfonctionnel » est faible …

Brady est enfermé dans cette relation. Au chapitre 3, on voit qu’il n’est pas intéressé par Paula Rollins, une femme pourtant « bien roulée »selon lui.

La mère est alcoolique mais tente de faire des efforts pour son fils : elle cuisine quand elle est assez sobre pour le faire.

Hodges et Janey

Comme je m’en doutais, ces deux là vont approfondir leur relation. Au chapitre 6, Janey appelle Hodges et flirte avec lui. Elle lui propose de venir avec elle voir sa mère qui connaît un de ses rares moments de lucidité. La dernière phrase de ce chapitre est d’ailleurs tellement typique de Stephen King : « Il part de chez lui sans se douter une seule seconde qu’il ne reviendra pas ». Une prolepse mystérieuse et menaçante, terriblement définitive, qui ouvre le champ à de multiples hypothèses (Hodges va-t-il être blessé ? Va-t-il mourir ? Va-t-il rester avec Janey ? … grosse tension …)

Au chapitre 8, l’attirance de Hodges pour Janey est rappelée. Il l’impressionne en faisant un créneau impeccable (de l’automobile comme stimulus sexuel … serait-ce une métaphore ? Hodges a réussi à faire rentrer son engin dans le trou ou est-ce moi qui suis trop égrillarde ? Mes rapprochements n’ont-ils ni queue ni tête ?) En tout cas, la réponse est immédiate : un baiser passionné et hop, au lit !

Après une autre métaphore hardie (la clef enfoncée maladroitement dans la serrure), Stephen King nous livre une scène torride dont il est coutumier (je pense qu’il y en a au moins une dans chacun de ses romans, un jour, il faudra que je fasse une liste). Sauf que cette scène est étonnamment peu sensuelle : Janey est très directive, pas du tout romantique. Elle se sert visiblement de Hodges comme d’un sextoy, affirme vouloir « prendre son pied » parce qu’elle « le mérite », lui ordonne de « la fermer » à plusieurs reprises. Elle refuse aussi qu’il se place au-dessus d’elle de peur qu’il ne meure d’une crise cardiaque et ne l’écrase.

Quand Hodges demande à Janey pourquoi elle l’a choisit, elle lui répond par un cliché (la séductrice vénale qui séduit le privé bourru et cynique comme dans les polars) mais pour mieux le remettre en cause : elle n’est pas vénale vu qu’elle vient d’hériter, plus très sexy (selon elle) et conclut sur le fait qu’elle était en manque et qu’il lui plaisait.

Enfin, au chapitre 17, Janey insiste pour mettre les choses au point : pas de promesse, pas d’engagement.

Pour la romance, on repassera donc.

Heureusement pour le potentiel sympathie de l’apprentie nymphomane, cette mauvaise impression est contrecarrée au chapitre 16 lorsque le lecteur assiste à une scène de petit déjeuner plutôt mignonne entre les deux personnages. Finalement, Janey cache peut être bien son jeu…

La relation entre les deux amants va se renforcer et s’officialiser quand la mère de Janey meurt. Hodges, appelé à l’aide, va l’épauler  et entrer dans le rôle du petit ami. Il s’occupera ainsi des dispositions funéraires, accueillera la famille de Janey (se conduisant selon moi en héros), et passera la nuit à l’hôtel avec elle.

Le chat et la souris

Le lien entre Hodges et Brady ne cesse de se renforcer, mais c’est le vieux flic qui semble mener la danse. Tous deux ne cessent de se mettre à la place de l’autre pour tenter de prévoir ses réactions.

Brady 

Dans le chapitre 1, Brady peaufine son plan pour empoisonner le chien de Jérôme (ce qui me fait d’ailleurs penser à l’empoisonnement du chien de Mike Hanlon pour Henry Bowers dans Ça) mais est arrêté dans son élan par un raisonnement :

– Hodges n’a pas montré la lettre aux flics, il veut donc s’en occuper seul (bonne hypothèse)

– Mais pourquoi Hodges voudrait-il le coincer s’il croit qu’il est un imposteur ?

– S’il empoisonne le chien, Hodges préviendra les flics.

– Cela pourrait rendre sa motivation au retraité et l’empêcher de se suicider.

Il envisage de demander à Hodges quels éléments prouvent qu’il n’est pas le tueur à la Mercedes mais il prend conscience qu’il aurait l’air suppliant et que ce serait une erreur.

On apprend au chapitre 2 que Brady avait fait 2 dépannages chez Ollie Trelawney après avoir commencé à correspondre avec elle sous le Parapluie Bleu de Debbie. Il a pu assister à sa déchéance (perte de poids, tremblement des mains) et il a ajouté un programme à son ordinateur (au chapitre 7, on saura que, la nuit, celle-ci entendait les pleurs du bébé et les cris de la mère assassinés par le Tueur à la Mercedes).

La mère de Janey révèle à Hodges qu’il a parfaitement manipulé Ollie (il est d’ailleurs intéressant de noter que son pseudonyme sur le site de rencontre était Frankie, soit le prénom de son frère mort) : il lui a conseillé d’arrêter les anti-dépresseurs qui, à l’en croire, la rendaient dépendante. Il est même allé jusqu’à lui raconter qu’il prenait les mêmes et que c’était cela qui l’avait poussé à tuer. Brady a su jouer avec l’empathie d’Ollie qui voulait sauvait le pseudo suicidaire.

Au chapitre 3, nous le voyons en train d’envoyer un message à Hodges. Il fait preuve d’une maîtrise remarquable : il envoie son mail depuis l’ordinateur d’une cliente, il est capable de retrouver le même style que dans sa lettre (il est notamment conscient des traits d’union intempestifs que Hodges pensait involontaires). Il s’attend même à devoir fournir un échantillon d’écriture s’il est arrêté. Brady est vraiment très brillant.

Hodges

La relation entre Hodges et Brady prend une tournure de plus en plus malsaine. Le vieux flic se montre très angoissé à l’idée que quelqu’un d’autre arrête le tueur avant lui. Au chapitre 6, un coup de téléphone le terrifie car il pense que son ancien coéquipier va lui annoncer qu’il l’a coincé.  Il a peur de perdre son hobby, sa motivation.

Cependant, Hodges fait preuve de prudence et de psychologie. Au chapitre 4, on voit qu’il a conscience d’avoir « ferré le poisson », mais il sait que le tueur est rusé. Il veut amener Brady à le rencontrer. Son raisonnement est le suivant : si le Tueur ne peut pas le pousser au suicide, il voudra le tuer (effectivement, c’est ce que pense Brady au chapitre 21). Il va donc s’agir de le pousser à bout en le provoquant avant que celui-ci ne comprenne ce qu’il est en train de faire. C’est pourquoi il n’envoie pas de réponse tout de suite, préférant le laisser mariner.

Il est aussi très perspicace. Au chapitre 13, il dresse à Janey le portrait-robot du tueur. Selon lui, ce dernier est :

– jeune (20 à 35 ans) car il s’y connait en informatique et les serial killers sont en général jeunes (il s’appuie sur des exemples concrets pour étayer son hypothèse)

– atteint de troubles de la sexualité

– intelligent

– socialement bien intégré

– célibataire (et qu’il vit certainement chez un parent célibataire avec lequel il entretient des rapport ambigus)

– en relation avec la clientèle dans son travail

– charmant en surface

– incapable de concentration à long terme (c’est pour cela qu’il n’évolue pas dans son travail)

– impulsif

Hodges précise aussi que le tueur a sans doute imaginé d’autres massacres, d’autres meurtres et qu’il a une liste de cibles potentielles. Il sait que celui-ci l’observe et que ses « associés » sont donc en danger.

Ce profilage est excellent (peut-être un peu trop pour être vraiment crédible).

Hodges a aussi fait le lien entre les fantômes qu’entendait Ollie et l’ordinateur de celle-ci.

Mr Mercedes clef valet

D’après ce que j’ai compris, la clef valet est une clef de rechange fournie par le constructeur, moins élaborée que la clef principale.

Le message qu’il laisse à Brady est un chef d’oeuvre de mépris et de provocation. Il se pose en retraité désœuvré qui s’ennuie et accepte donc de parler avec un imposteur. Il le ridiculise ensuite en lui disant que le coup du bonnet de bain et de l’eau de javel était évident pour tout le monde, l’atteignant ainsi dans son orgueil. Il lui parle ensuite de la fameuse clef valet, avant d’asséner le coup de grâce : Turnpike, le vrai tueur, a été arrêté et va passer aux aveux très prochainement. C’est là un vrai coup de génie. Brady ne pourra jamais supporter l’idée de se faire voler la vedette.

Hodges va même jusqu’à inciter Brady à venir le menacer en personne.

Des indices

Stephen King joue la connivence avec son lecteur en semant des indices sur le chemin d’Hodges.

Mr Mercedes mister délicesAu chapitre 5, le vieux flic fait une enquête de proximité en faisant du porte à porte. Il se rend ainsi chez sa voisine, Mrs Melbourne, qui souffre manifestement de troubles paranoïaques. Elle voit notamment des 4×4 noirs avec de grosses antennes un peu partout. Cependant, au dernier moment, elle dit aussi à Hodges que le marchand de glaces est « tout le temps là en ce moment ».

Un autre voisin, Mr Bowfinger, cite aussi Mister Délices, mais se ravise aussitôt en rappelant que celui-ci est dans le quartier depuis 5 ou 6 ans. Il discrédite aussi Mrs Melbourne en apprenant à Hodges que celle-ci croit aux ovnis.

Le lecteur ne peut que sourire, un peu nerveusement peut être, devant ces indices qu’Hodges devrait connecter.

Plus intéressante, la conversation entre Jérôme et le policier au chapitre 19 révèle des éléments importants. Le jeune homme apprend ainsi au policier l’existence d’un gadget qui permet de reproduire le code émis par les clefs pour ouvrir une voiture (gadget facile à construire quand on a le matériel et les compétences). Hodges pense alors à faire vérifier les vols de voitures commis dans des circonstances identiques (soit sans effraction) de 2007 à 2009 car il imagine que Mr Mercedes a dû s’entraîner avant. Son associé et lui avaient négligé cette piste car ils voulaient que Mrs Trelawney soit coupable. Cet élément pourrait être très précieux pour l’enquête.

De plus, Hodges se montre inquiet pour la sœur de Jérôme et pour ses amies. Le jeune homme lui répond qu’Odell (le chien) « laisserait sa vie pour les défendre ». Il est à craindre que cette remarque soit prémonitoire.

Dérapages et sorties de route

Mr Mercedes démenceLa santé mentale de Brady n’a jamais été présentée comme évidente dès le début du roman, mais force est de constater que les choses ne s’arrangent pas.

En dépit du danger, il décide tout de même d’empoisonner le chien de Jérôme. Sa volonté d’être reconnu comme le Tueur à la Mercedes a raison de sa prudence (il fait encore preuve d’hybris). Au chapitre 1, on le voit imaginant avec délectation les souffrances de sa victime.

Au chapitre 3, il se visualise en train de tuer sa cliente.

Au chapitre 4, on apprend qu’il s’est trahi auprès de Hodges en mentionnant dans son message « toute cette télé que vous regardez ». Cela signifie qu’il l’espionne, et souvent.

Au chapitre 8, mal à l’aise de constater que Hodges n’a pas passé la nuit chez lui et vexé qu’il ne lui ai pas laissé de message, Brady perd le contrôle et brutalise un enfant. Cette perte de contrôle va aller en s’accentuant.

Au chapitre 11, Stephen King nous refait le coup de la métaphore automobile en nous présentant un Brady très contrarié par sa voiture qui se déglingue de plus en plus (comme son équilibre psychologique). Il sent que la situation lui échappe.

Au chapitre 15, Brady, devant un plat grillé, foutu (une autre métaphore peut-être ?) regrette que sa mère ne soit pas morte. Pris de colère en lisant le message d’Hodges, il lui envoie un message sans se relire et commet de nombreuses erreurs : ses fautes de frappe trahissent son énervement, il avoue que la clef n’était pas sur le contact mais dans la boîte à gants, oublie ses traits d’union intempestifs, se livre à des attaques puériles sur la mère du flic retraité. Il a agi avec précipitation et a laissé filtrer trop d’éléments. Hodges voit immédiatement que ce message trahit la perte de contrôle de son émetteur.

Au chapitre 18, Brady lit le message de Hodges chez Discount Electronix . Cette attitude est très imprudente (il manque d’ailleurs de se faire prendre par sa collègue) Un tic nerveux atteint son œil gauche.

Au chapitre 21, il projette de faire exploser l’auditorium de trois ou quatre mille places dans lequel se produira prochainement un boy’s band très apprécié par la sœur de Jérôme. Il se montre aussi imprudent en allant acheter du pesticide dans un supermarché (il ne peut pas attendre que la commande, qu’il a effectuée sous un faux nom par prudence, arrive). Il se montre très nerveux, au risque de se faire repérer et que l’on puisse se souvenir de lui.

Quand il empoisonne accidentellement sa mère avec la viande hachée prévue pour le chien, son attitude est aberrante : ne pouvant appeler les pompiers, il la laisse seule pour aller chercher une solution sur internet au sous-sol. Mais finalement, se rendant compte qu’il est trop tard pour trouver un antidote, il fait des recherches sur la loi de Murphy (aussi connue sous le nom de loi de l’emmerdement maximum), sur d’autres sites, fait quelques parties de solitaire, écoute de la musique sur son Ipod et finit par aller consulter sa messagerie sur le Parapluie Bleu de Debbie.

Il fait aussi preuve d’un humour macabre qui dénote une perte de repère : il se demande ainsi s’ils ont du détachant pour moquette et trouve amusante l’idée que sa mère ne regardera jamais plus de télé réalité. Ne sachant que faire du corps, il le met dans son lit (ne pense-t-il pas au long terme ou s’en fiche-t-il car il a de toute façon décidé de se suicider dans l’explosion de l’auditorium ?)

Enfin, ses deux derniers messages à Hodges montrent clairement qu’il a perdu les pédales. Exit le calcul et le style recherché. La brutalité du personnage apparaît dans toute son intégrité à travers ces mots :

« je vais te niquer papi »

« Je vais te tuer.

Tu ne me verras pas arriver ».

Mr Mercedes hypothèsesHypothèses de lecture

Deux personnages me paraissent particulièrement en danger :

– la sœur de Jérôme, Barbara, qui intéresse beaucoup Brady (il connait ses habitudes et les lieux qu’elle fréquente avec ses amis)

– Janey. Sa relation avec Hodges risque de provoquer la colère du Tueur et celui-ci risque de voir en elle le moyen idéal d’atteindre son ennemi.

A bientôt pour la suite !

 

 

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Miss Tcharafi

Mi-femme, mi-cyborg, je jongle entre Hi-Tech, littérature et cosmétiques. J'ai un avis sur tout et je le partage volontiers, d'autant plus que j'ai toujours raison. Mon but ultime est d'être Terminator avec du gloss.

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