Mr Mercedes : Off.-ret. chapitres 1 à 7

Mr Mercedes Off Ret

ATTENTION : cet article fait partie de la rubrique « lisons ensemble ! » et contient des SPOILERS sur le livre présenté. Si vous n’avez pas lu ce livre, je vous conseille vivement de passer votre chemin. 

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Off. – ret. : chapitres 1 à 7

Cette deuxième partie s’ouvre sur un titre bien énigmatique. Je m’arrête un peu sur l’exposition qui a une grande importance, et qui est menée avec toute l’habileté coutumière à l’écrivain.

Chapitre 1 : l’exposition

Alors qu’on brûle de savoir ce qui est arrivé à nos personnages en fort mauvaise posture, on se retrouve dans une cuisine avec un inconnu qui boit une bière. Aucune date n’est indiquée, il nous est donc impossible de savoir si cette scène se déroule avant ou après l’accident.

On devine alors que le premier chapitre n’était qu’une mise en bouche et que l’histoire commence maintenant, avec ce Hodges qui sera vraisemblablement le personnage principal. Là encore, dès la première phrase, la présentation est sommaire et symbolique. Elle s’effectue à travers 3 objets : la bière, le La-Z-boy (j’ai dû vérifier ce que c’était : il s’agit d’une marque de fauteuil. Je pense que King l’a choisie pour son nom évocateur), le revolver.

Ces trois objets permettent de décrire cet homme de façon assez précise avec une grande économie de moyens. La bière et le fauteuil suggèrent un homme oisif, probablement seul. Le revolver indique son statut : il appartient à la police (ce qui explique le titre off.-ret. = officier retraité). Nous comprenons donc qu’il s’agit sans doute d’un vieil homme.

Un quatrième élément va permettre de compléter cette scène d’exposition : l’émission de télé-réalité.

Mr Mercedes revolverLe revolver

Le revolver attire tout de suite l’attention du lecteur, d’abord parce qu’Hodges « le caresse distraitement, comme on caresse un vieux chien », ce mouvement assez étrange sera d’ailleurs mentionné à plusieurs reprises. Plusieurs hypothèses peuvent être formulées. Pourquoi cet homme garde-t-il ce revolver près de lui ? A-t-il peur de quelqu’un ou de quelque chose ? Est-il nostalgique de son passé dans la police ? Est-il suicidaire ? Plus tard, ce même revolver est décrit comme « une vieillerie qu’a du coffre », encore le coup de la métaphore Steve ? Hodges aussi semble être une vieillerie qui a du coffre.

On apprend que la valeur du revolver est à la fois sentimentale (il appartenait au père du héros) et pratique : un revolver ne s’enraye pas (pourquoi est-ce aussi important pour lui ?)

La bière

Elle synthétise les problèmes personnels du personnage : quasiment alcoolique quand il était en exercice (l’alcool lui a aussi coûté son mariage), elle représente sa perte de goût pour la vie: depuis qu’il est à la retraite, la boisson ne l’intéresse plus.

L’émission de télé-réalité

Au début, je me suis vraiment demandé pourquoi Stephen King insistait autant sur cette émission. J’ai d’abord pensé que c’était pour ancrer l’histoire dans un décor banal, mais j’ai ensuite compris que ça allait sûrement plus loin que ça.

Tout d’abord, elle est révélatrice de l’oisiveté et de la solitude du personnage. Il ne peut être que seul et désœuvré pour être accro à ce type d’émission dont il reconnaît lui même la médiocrité, la fausseté et l’hypocrisie (tout est scénarisé, les protagonistes sont des acteurs). Cette émission est mise en parallèle avec les « combats de clodos » pour en souligner l’aspect sordide et racoleur.

Cette émission cristallise aussi les pensées morbides du personnage qui se concentrent autour du suicide fantasmé du présentateur, « trop intelligent pour ce genre de conneries ». On se demande aussitôt si le personnage ne fait pas un transfert de ses propres pulsions sur l’animateur (il caresse souvent un revolver ne l’oublions pas) et bingo ! Quelques pages plus loin, on apprend qu’Hodges a placé à quelques reprises le canon dudit revolver dans sa bouche.

Et puis, mais peut-être est-ce tiré par les cheveux, les femmes aux corps de rêve ont des tatouages cachés, des tatoo-pouffe peu reluisants, un peu comme lui cache ses vilaines cicatrices morales.

L’élément perturbateur est constitué par l’arrivée du courrier (un événement majeur dans la vie de tout retraité qui se respecte).

Force est de reconnaître qu’à l’issue de ce premier chapitre, nous avons presque oublié Augie, Janice et Patti, monstres que nous sommes. Notre attention est maintenant focalisée sur ce courrier.

Mr Mercedes smileyUne lettre bien mystérieuse

La lettre que reçoit Hodges est perdue au milieu d’un tas de prospectus. Une fois de plus, Stephen King nous montre combien il aime citer des marques pour ancrer son récit dans le quotidien. La publicité pour l’assurance décès sonne comme un rappel des idées suicidaires du personnage.

L’expéditeur est résumé à un smiley souriant avec des lunettes noires (il rappelle un mauvais souvenir à Hodges mais on ne sait pas encore pourquoi).

Une longue entrée en matière

L’expéditeur de la lettre prend vraiment son temps pour entrer dans le vif du sujet. La lettre débute sur des flatteries, une grande digression sur le pot de départ d’Hodges, des références télévisuelles et littéraires, encore des compliments …

La révélation

Et puis tout à coup, le narrateur se dévoile. Il est un méchant qu’Hodges n’a pas pu attraper (un de ses tatoos secrets donc), et se présente en utilisant les noms que la presse lui a donné : le Joker, le clown ou le Tueur à la Mercedes.

Ah ! Nous y voici ! Il est là le lien entre la première partie et le reste. Voilà notre conducteur fou. Bien sûr, on se doutait qu’il ne s’agissait pas d’un accident, mais nous voici fixés sur le sort d’Augie, de Janice et de Patti. Ces trois là n’ont été créés que pour mourir et nous faire haïr à l’avance le tueur. C’est très habile Steve ! Les victimes ne sont ainsi pas des anonymes mais des personnages auxquels nous nous sommes identifiés, que nous avons même aimé ! Nous apprenons aussi qu’il y a eu 8 morts et beaucoup de blessés.

La scène nous est présentée de l’autre côté du volant, côté tueur. Rien ne nous est épargné : la fuite, les visages terrifiés, les chocs, les bruits sourds, les craquements des os.

Un monstre sans conscience

C’est ainsi que se définit l’expéditeur de la lettre. Tout en lui inspire le dégoût et le mépris. Il se vante de façon grossière et vulgaire de son « exploit », s’étend longuement sur le plaisir sexuel qu’il a ressenti. Les provocations sont multiples, comme lorsqu’il proclame son bonheur d’avoir tué tant de monde, et en particulier un bébé et sa mère. En découvrant l’expression atroce : « de la confiture de fraise dans un sac de couchage », le lecteur ne peut qu’être révulsé par ce cynisme. J’avais les larmes aux yeux quand j’ai lu ce passage, de tristesse et de rage mêlées (je remarque aussi au passage qu’il n’y a aucune mention d’Augie. Peut-être jouera-t-il un rôle dans la suite du roman ?)

Ce tueur semble aussi être intelligent et cultivé, en dépit d’un vocabulaire souvent grossier, comme le remarquera Hodges au chapitre 7 quand il analysera la lettre, mais aussi atteint de mégalomanie aiguë. Il se perçoit comme très supérieur aux autres, justement grâce à son absence de conscience, même s’il reconnaît que le brouillard l’a aidé (ce qui confirme le rôle maléfique de cet élément que j’avais déjà évoqué dans mon premier article). Il tente aussi de justifier ses actes en affirmant que beaucoup de gens adorent les films et les séries qui parlent de torture (on reconnaît ici la théorie de Stephen King sur les gens qui ralentissent pour regarder les accidents présentée, si ma mémoire est bonne dans la préface de Danse Macabre).

Il est très prudent et semble avoir tout prévu pour ne pas laisser d’indices (bonnet de douche, javel, préservatif).

Il essaie aussi de créer des liens de connivence avec Hodges en se présentant comme un « retraité » et en lui montrant qu’il sait ce que ce dernier ressent : il prévoit ses idées suicidaires, sait qu’il passe beaucoup de temps devant la télé, suppose qu’il boit. Cependant, comme on sait que le tueur connaît l’adresse d’Hodges, nous pouvons douter qu’il s’agisse de déductions liées à une bonne connaissance de la psychologie, mais plutôt penser que ces assertions sont le fruit d’un espionnage assidu.

Une démonstration de profilage

Au chapitre 7, Hodges dissèque la lettre pour en tirer toutes les informations possibles en les répertoriant dans une grille (paragraphes d’une phrase, majuscules, guillemets, style soutenu, mots ou expressions inhabituels) J’ai trouvé particulièrement savoureuse cette analyse car je n’ai pu m’empêcher d’imaginer Stephen King faisant le chemin à l’envers. Je suis persuadée qu’il a d’abord élaboré cette grille afin de l’utiliser ensuite pour écrire la lettre.

Hodges se conduit en professionnel et fait preuve lui-aussi de perspicacité et d’intelligence.

La renaissance du vieil homme

Paradoxalement, cette lettre monstrueuse conduit à la renaissance d’Hodges. Celle-ci s’effectue par étapes : il éteint sa télévision, redécouvre la nourriture, puis la bière. Il se rend compte à quel point sa vie était devenue routinière et insipide, comme « les spaghettis à la sauce Newman’s Own » et « les gâteaux à la noix de coco Peppridge Farm ». Il ne souffre plus d’insomnie et éprouve un « sentiment merveilleux ». Le vieil homme renaît aux plaisirs de la vie en retrouvant une utilité, un but.

Le début du chapitre 6 présente une métaphore (mais non, je ne suis pas obsédée par les métaphores !) de cette renaissance lorsque Hodges arrache la liste des courses (qui représente son ancienne vie routinière et vide) de son bloc-note  pour noter la liste des indices dont il dispose. Il a littéralement tourné la page !

Le chapitre 5 se termine sur un héros en train de chanter et qui a pris conscience que l’expéditeur de la lettre a « redonné une raison de vivre à ce bon vieux Chevalier de l’Ordre et de la Paix ».

Des clichés assumés

Ce début de roman ne brille pas par l’originalité. On y retrouve nombre de clichés attachés au genre policier : le vieux flic retraité, ex-alcoolique et suicidaire; le monstrueux psychopathe sans âme;  l’affrontement entre le vieux loup solitaire et le monstre…

Mais visiblement, l’auteur assume parfaitement ces clichés et en joue, allant même jusqu’à les dévoiler à travers des références répétées à la culture populaire.

Dans la lettre, le tueur à la Mercedes s’appuie sur des références littéraires (Joseph Wambaugh, James Patterson) et télévisuelles (NYPD, the Wire, Homicide) pour imaginer le pot de départ d’Hodges (les discours, l’alcool, les danseuses dénudées …)

Hodges imagine le parcours de la lettre s’il la remet à la police scientifique en se référant à des séries policières de la BBC (Luther, Prime Suspect)

Au chapitre 7, il mentionne les mauvais dialogues de NCIS ou de Bones.

En définitive, personne n’est dupe : ni l’auteur qui exhibe les clichés inhérents au genre policier, ni le lecteur qui accepte ces passages obligés comme partie intégrante d’une culture commune.

Mr Mercedes hypothèsesHypothèses de lecture

Je jette ici quelques idées sans vraiment les trier.

– le smiley rappelle des mauvais souvenirs à Hodges. A-t-il déjà eu affaire à cette personne ?

– Hodges a une fille (Alison, 30 ans, qui vit à San Francisco) Est-elle en danger ? Je me souviens de la fille d’Edgar dans Duma Keys

– Hodges mentionne souvent son jeune voisin Jérôme, cela me semble suspect.

 

A bientôt pour la suite !

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Miss Tcharafi

Mi-femme, mi-cyborg, je jongle entre Hi-Tech, littérature et cosmétiques. J'ai un avis sur tout et je le partage volontiers, d'autant plus que j'ai toujours raison. Mon but ultime est d'être Terminator avec du gloss.

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