Un bonheur insoutenable : le luxe du désespoir

Un bonheur insoutenable

Pour les z’éveillés

Pour le poète-guerrier rouge 

Pour les yeux verts qui regardent ailleurs

(« It’s no better to be safe than sorry »)

 

Attention, cet article contient de nombreux spoilers sur le livre … vous êtes avertis !

 

Un bonheur insoutenable est un livre d’Ira Levin qui a été publié en 1970. Je l’avais lu dans ma jeunesse (dans ces temps préhistoriques où les livres étaient imprimés sur du papier) et j’ai récemment eu une envie irrésistible de le relire, et bien sûr de partager cette (re)lecture sur mon blog.

 

Un bonheur insoutenableUne utopie dystopique

Un bonheur insoutenable s’inscrit dans le genre de l’utopie qui tourne à la dystopie.

Dans un monde parfait, dirigé par Uni, un ordinateur tout puissant, les hommes vivent égaux et heureux, libérés de la violence, de la faim, de la maladie et de la guerre. L’ensemble de la population, rebaptisée la Famille, se compose de « membres » rigoureusement égaux.

Afin d’assurer leur bonheur, tout est décidé pour eux : leur métier, leur lieu de vie, leurs partenaires, leur possibilité d’avoir des enfants et les prénoms qu’ils leur donneront. Pour encore atténuer les différences, seuls 4 prénoms subsistent pour les femmes : Paix, Anna, Marie et Yin et 4 pour les hommes : Li, Karl, Bob et Jésus. Les individus sont identifiés par des codes complétant leur prénoms. Ainsi, le personnage principal de l’histoire est appelé Li RM35M4419.

Pour assurer leur sécurité, les membres sont pourvus d’un bracelet qu’ils ne peuvent enlever, et qui permet de les localiser puisqu’ils doivent toucher des bornes postées sur leur chemin à chaque fois qu’ils se déplacent. Ces bracelets leur servent aussi à prendre librement des objets dans des sortes de magasins, si Uni leur en donne l’autorisation.

Une fois par mois, les membres se rendent dans un médicentre pour recevoir un « traitement » qui les protège contre les maladies, empêche le développement de la pilosité et assure leur contraception.

Tout est ainsi contrôlé par Uni, même la météo : les journées sont invariablement douces et ensoleillées.

Le meilleur des mondes …

 

Les Incurables, la Famille et les Éveillés

Divisé en 4 parties nommées l’enfance, l’éveil, le départ  et le retour, un bonheur insoutenable relate le parcours de Li RM35M4419, dit Copeau, qui, après avoir pris conscience du manque de liberté de son monde, tente de retrouver son identité, de s’évader en se rendant sur une île non-unifiée en compagnie de la femme dont il est tombé amoureux, puis de détruire Uni.

Trois catégories de personnes sont présentées.

Les Incurables

Les Incurables sont mentionnés dès la première page du livre. Ils sont des membres non unifiés, n’appartenant donc pas à la Famille et vivant dans des contrées lointaines et non précisément identifiées. Copeau apprend leur existence par un camarade de jeu à l’école. Cette révélation le perturbera à tel point qu’elle sera la cause de son premier reconditionnement.

La vision des Incurables est très négative. Ces gens sont présentés comme des sortes de monstres mythologiques (on n’est pas sûr qu’ils existent vraiment encore) qui :

– tuent des animaux

– portent leurs peaux

– se battent

Nous nous reconnaissons clairement dans ces êtres barbares qui inspirent tant de répulsion à l’enfant.

En creux de cette description apparaît une définition de la Famille.

un bonheur insoutenable la famille

Une famille parfaite dans un monde parfait

La Famille

La passivité et l’inertie dominent cette définition car la Famille est d’abord présenté par ce qu’elle n’est pas : les membres ne sont pas violents et ne tuent pas les animaux pour se nourrir et se vêtir. On ne peut que penser à une sorte d’Eden, et l’on apprendra d’ailleurs plus loin que la nudité n’est pas un tabou.

Les membres sont génétiquement modifiés pour avoir des caractéristiques physiques communes : des yeux marron, un teint mat, la même taille, peu de poitrine. Les cheveux sont aussi rasés pour atténuer les différences.  Ils meurent vers l’âge de 62 ans, ce qui est considéré comme un âge très avancé et constituant la limite de la longévité humaine.

Les enfants, socialisés très tôt grâce aux jeux collectifs dans la cour de l’école, grandissent dans une idée d’égalité et d’équité. On leur répète ainsi que « gagner et perdre, c’est la même chose » (alors à quoi bon jouer me direz-vous …)

La cohésion sociale est très forte et les membres se nomment « frère » entre eux.

Les Éveillés

Les Éveillés sont des membres « anormaux » qui ont pris conscience de l’état de torpeur général et qui ont trouvé le moyen de faire diminuer leur traitement afin de pouvoir utiliser pleinement leurs facultés intellectuelles. Ils contactent Copeau et lui révèlent que le traitement abrutit les membres, les rendant dociles et passifs, leur ôtant toute possibilité de ressentir des émotions fortes.

Les codes des Éveillés sont différents de ceux de la famille. Ainsi, ils ont des relations monogames exclusives, ce qui étonne Copeau. Ils peuvent aussi se montrer agressifs entre eux et ils fument du tabac.

 

un bonheur insoutenable identité

Un pour tous, tous pareils !

Nom et individualité

Copeau

Ce personnage possède deux particularités qui le différencient fortement des autres

Tout d’abord, il est différent physiquement : il a un œil marron et un œil vert. Cette caractéristique le relie au passé de sa famille car son arrière grand-père avait lui aussi les yeux vairons. Cet œil vert, très symbolique, représente la vision différente de Copeau, son regard étranger sur son propre monde. Mais le jeune homme possède aussi autre chose : un surnom. Son grand-père (lui aussi différent physiquement car plus grand que la moyenne) a en effet donné des surnoms à toute la famille. Li se nomme donc Copeau (car il est un copeau de la vieille souche de par son œil vert). En attribuant des surnoms, le grand-père donne à son entourage une identité en individualisant les membres de sa famille.

Il est très révélateur que les noms des enfants soient imposés par Uni et réduits à si peu de possibilités. N’en déplaise à Shakespeare, le nom est très important : une rose ne sentirait peut-être pas aussi bon si elle portait un autre nom. Notre nom nous révèle et nous donne notre individualité, notre « moi ». En empêchant le choix du nom, on nie la personnalité. Dans l’Égypte antique, le nom véritable d’une personne devait être gardé secret tant il recelait de pouvoir.  De manière symbolique, la sœur de Copeau refuse absolument son surnom, préférant qu’on utilise son nom officiel, Paix, pour la désigner. Conformiste, elle semble craindre plus que tout la différence.

Ce grand-père différent, qui manie particulièrement bien l’ironie sera le premier révélateur de Copeau. Il l’amène à penser que ce monde parfait ne l’est peut-être pas tant que ça, et, lors d’un voyage pour aller voir Uni, il lui révèle un grand secret : l’ordinateur que l’on présente au touriste n’est pas le vrai, il n’est qu’une jolie façade. Le vrai Uni est caché dans les profondeurs de la montagne.

Plus tard, le lecteur apprend aussi que Copeau est pourvu d’un sens esthétique. Au musée, il pense que les fenêtres rendent les maisons belles quand elles sont éclairées.

Ashi

Pendant ses études, Copeau rencontre un camarade, Karl, qui est lui aussi différent :

– Dans son aspect physique : il est plus petit que la moyenne et il a souvent un air songeur.

– Dans son comportement : il ne reste pas devant la TV, garde une lumière sous ses couvertures après l’extinction des feux, il fait preuve d’imagination et d’audace en dessinant des membres sans bracelets.

– Dans sa sensibilité : bien que n’ayant pas été classifié comme artiste, il dessine, et ses dessins sont jugés par Copeau comme étant « mieux que le réel » (il ne se contente pas de copier mais interprète ce qu’il voit, donnant une grande puissance à ses œuvres)

Lui aussi possède un surnom : sa sœur l’a nommé Ashi. Il utilise ce nom secret en signant ses dessins d’un A entouré.

Les Éveillés

Les Éveillés possèdent aussi des surnoms qu’ils ont eux-même choisis (Roi, Léopard, Chut, Moineau, Flocon de neige, Lilas) et des traits distinctifs.

Ainsi, Flocon de neige a la peau très pâle, est pourvue d’un solide sens de l’humour et d’une grande sensualité alors que Lilas a la peau très sombre et une poitrine plus développée que la normale.

Les Entravés

Sur l’île que rejoignent Copeau et Lilas dans leur quête de liberté, les noms sont imposés aux immigrants (appelés Entravés par les autochtones). Nous retrouvons l’idée d’uniformisation puisque tous  ces noms commencent par « New ». C’est encore une violence qui est faite aux individus dont on gomme le passé, les racines, et qu’on rassemble artificiellement dans une communauté factice. Copeau devient donc Eiko Newmark et Lilas Grâce Newbridge. Cependant, ils continuent de s’appeler par leurs surnoms.

Copeau prénommera son fils Jan pour assurer la continuité temporelle et le rattacher à sa famille, affirmant ainsi que nous sommes le résultat d’une lignée, nous possédons un héritage génétique et affectif.

 

un bonheur insoutenable prisoUn univers carcéral

Le thème de l’emprisonnement parcourt Un bonheur insoutenable et dépasse largement la dimension physique. De façon symbolique, quand Copeau enfant visite le musée, il est fasciné par le personnage du prisonnier qui l’effraie et l’attire à la fois.

Dans la Famille

Les membres de la Famille portent des bracelets qu’ils ne peuvent pas enlever et qu’ils doivent présenter pour prendre des objets dans les dépôts ou se déplacer. Ces bracelets peuvent représenter les liens familiaux, qui peuvent être rassurants, protecteurs mais aussi oppressants et intrusifs. La surveillance est constante, même si elle prend une forme bienveillante.  Cette bienveillance est d’ailleurs une arme redoutable car elle est invisible et « légitime ».

Ainsi, les membres sont amenés à se trahir entre eux par affection (ils sont persuadés d’aider l’autre) : Copeau dénonce son grand père et Ashi quand il prend conscience de leur différence. La sanction est un reconditionnement qui amène la victime à remercier son délateur de l’avoir aidé, ce qui évite toute culpabilité.

Dans cette prison, pas besoin de gardien : les liens affectifs  font le travail. Le mot d’ordre pour retrouver un membre « malade » est « Aidez-le « , le besoin de lui venir en aide est très puissant car il doit retourner dans sa famille, dans le troupeau.

Dans le musée

Les Éveillés semblent s’être libérés de cette prison, mais le lecteur constate rapidement qu’ils en ont créé une autre. Ils se retrouvent toujours dans le même lieu : le musée. Ce lieu évoque un passé mort et stérile puisqu’il est systématiquement dévalorisé par la Famille. Leur différence ne leur permet pas de s’épanouir, mais les incite à se dissimuler. Quand ils se retrouvent, leurs activités sont futiles : ils jouent avec des gadgets pré U, chantent, se livrent à des imitations.

Seuls Lilas et Copeau ont un projet constructif : ils veulent apprendre des langues disparues pour décrypter les livres anciens et vérifier les informations qu’on leur a donné sur le passé. Cependant, Roi ne croit pas en eux et n’a pas l’air heureux quand Copeau révèle qu’il a appris le français. Le jeune homme veut trouver d’autres anormaux, faire sauter Uni, mais Roi veut se contenter de ce qu’ils ont. Il lui est impossible de sortir de sa zone de confort et de renoncer à son quotidien.

Mis au pied du mur par Copeau, il avouera connaître l’existence d’îles non unifiées et même avoir rencontré des Incurables qui lui ont semblé malheureux. Il en dresse un portrait assez effrayant en les décrivant comme ayant le visage poilu, des mains dures à cause du travail, étant vêtus de cuir et de tissu, parlant une langue presque incompréhensible. Il reconnaît qu’ils vivent plus vieux, mais qu’ils souffrent de la faim, des maladies, qu’ils boivent de l’alcool, se volent entre eux, et vivent sous la coupe de la religion. Prisonnier de ses habitudes, Roi préférera se donner la mort plutôt que d’assumer un éventuel changement de situation.

un bonheur insoutenable carteDans les Territoires Libres

Copeau découvre des territoires non unifiés en observant des cartes dans les musées. C’est ainsi qu’en compagnie de Lilas, il se rend sur l’île de Mayorca, rebaptisée Liberté. Il espère y trouver ces fameux Incurables et vivre librement parmi eux.

Les deux fugitifs tombent de haut en se faisant insulter, menacer et voler leur bateau par le premier homme qu’ils rencontrent. Ils apprennent rapidement que l’île est en très grande partie peuplée par les descendants des familles qui vivaient là avant l’unification. Ces Incurables, appelé Dadais par les immigrants sont présentés à Copeau comme affaiblis par les mariages consanguins, ignorants, avares et méprisants. La ségrégation est féroce sur l’île, les immigrants et les autochtones se vouant une haine xénophobe teinté d’ignorance et de peur.

Les immigrants sont obligés de vivre dans des zones réservées appelées Immivilles. Ils n’ont pas le droit de sortir, doivent montrer leurs papiers aux policiers locaux, sont réduits à exercer des métiers vils et mal payés, n’ont pas le droit de porter des armes… Copeau et Lilas ont quitté leur prison pour une autre encore pire.

Révolté par cette vie inhumaine, Copeau finit par penser qu’Uni se sert réellement des territoires libres comme prisons : cela n’est peut-être pas rentable d’essayer de traiter ou d’éliminer les Incurables. Il serait plus efficace de les isoler et de faire en sorte que les membres malades les rejoignent. C’est pourquoi les cartes sont grossièrement maquillées alors qu’elles pourraient tout simplement être refaites et que les fugitifs découvrent toujours un bateau sur leur route. « La mauvaise graine s’élimine d’elle-même » et se retrouve emprisonnée par les dadais. Là encore, pas besoin de gardiens : la xénophobie, la misère font le travail et la Famille ne se salit pas les mains.

Lorsqu’il retrouve un camarade sur l’île, Copeau prend conscience d’un aspect encore plus pernicieux de cet emprisonnement. Ashi s’est fait connaître par ses talents et a pu parvenir à un statut privilégié. Cependant, ce dernier s’emprisonne seul : il est entré dans le système. Peintre reconnu chez les dadais, il exécute des portraits de commande. Il utilise le vocabulaire de ses geôliers (« mon dieu », « enfer »), et quand il peint pour lui, il se livre à de stériles déclinaisons de rectangles colorés. Sa peinture a perdu sa force sauvage, elle parle d’équilibre et de composition. Le besoin d’être intégré a rattrapé Ashi et l’a fait rentrer dans le rang.

Les programmateurs

Lorsque Copeau parvient jusqu’à Uni pour le détruire, il découvre que celui-ci n’est qu’un instrument aux mains des programmateurs.

Ceux-ci vivent dans le luxe, mais sous terre. Leur existence étant secrète, ils ne peuvent se mêler aux autres membres. Le règlement est strict : ils ne peuvent rien conserver du dehors, ils doivent manger des gatotaux (la nourriture du peuple)  et porter du paplon un jour  par semaine par mesure de contrition. Partir est impossible car rester est une obligation envers la Famille.

La surveillance est tout aussi importante qu’à la surface : dès que Copeau s’approche de la porte du tunnel, il est aussitôt rejoint par l’un des programmateur.

En dépit de leur éveil, alors qu’ils disent être à la recherche d’individus exceptionnels, eux aussi refusent la différence. Ils proposent à Copeau de faire changer son œil vert pour être semblable à tous les autres : son regard étrange(r) dérange.

 

Les sentiments et les pulsions

Les sentiments et les pulsions, notamment les pulsions sexuelles sont aussi des motifs fondamentaux dans Un bonheur insoutenable. Il s’agit de forces vitales qui défient le contrôle d’Uni et qui doivent par conséquent être éradiquées ou domptées.

un bonheur insoutenable la sexualitéLa sexualité

Si la nudité et la sexualité ne sont pas considérées comme des tabous, elles sont rigoureusement réglementées.

Le sexe commence à 14 ans et trouve sa place dans le programme hebdomadaire des membres (si j’ose dire), qui sont d’ailleurs persuadés qu’il est humainement impossible de dépasser cette limite (le traitement contenant une bonne dose d’inhibiteur de libido). Il se doit d’être pratiqué le samedi soir avec un ou une partenaire désignée. Les relations sexuelles sont considérées comme obligatoires et dues à l’autre membre. En cas de « panne », le conseiller du membre ramolli (oui, je sais, elle est facile) doit être averti. Aucune passion, aucune sensualité, aucune spontanéité là dedans : la sexualité est considérée comme une activité mécanique, hygiénique, nécessaire au psychisme et à la santé des membres, voilà tout.

Dans cet ordre d’idée, la masturbation est inconnue (Les Éveillés doivent d’ailleurs expliquer ce terme à Copeau). Ce n’est pas par hasard que les premiers rapports sexuels des membres se situent à un âge assez précoce :  toute activité solitaire est considérée comme suspecte, donc dangereuse. Les membres pourraient être amenés à faire preuve d’imagination et de créativité …

Copeau sera donc fortement impressionné par la sensualité de Flocon de neige et par la passion dont elle fait preuve dans leurs étreintes.

Sur Liberté, les choses ne sont pas plus affriolantes. Une femme indigène approuve ainsi vivement le choix de la Famille de produire des membres désirables, beaux et minces, et vante surtout la liberté sexuelle qui règne dans les Territoires unifiés. La religion et la pudeur restreignent les Incurables, rendant leur sexualité aussi terne que celle des membres.

Libéré de son traitement, Copeau se retrouve parfois dépassé par ses pulsions. Il embrasse ainsi Lilas sans son consentement et plus tard, ira même jusqu’à la violer alors qu’elle se débat pour lui échapper (j’en profite pour regretter cet épisode très misogyne : une fois violée, Lilas se rend et accepte l’amour de Copeau. Voilà donc comment les choses fonctionnent : il suffit de mater la femelle rétive en lui montrant à qui appartient le phallus … Je pense que l’auteur aurait pu se passer de cette péripétie)

Les sentiments

Le traitement affaibli considérablement les sentiments des membres, les maintenant dans une sorte d’ataraxie.

Ainsi, Copeau veut pleurer la mort de son grand père mais n’y parvient pas. C’est pourquoi, après avoir dénoncé Karl, le jeune homme se sent coupable et s’accroche à cette émotion. Même 9 ans après, il donne l’impression d’être heureux et intégré mais il entretient cette culpabilité qui augmente sa conscience d’exister (tout comme certains s’accrochent à leur douleur car c’est la seule chose qui leur donne l’impression de vivre). Intérieurement, il remet tout en question et ne se livre pas aux autres membres.

Cette différence éveille l’attention des Éveillés qui lui proposent de le rendre plus vivant. Ce sont eux qui lui révèlent que le traitement amoindri toutes les émotions. Cependant il y a un prix à payer pour cet éveil : être plus vivant implique être plus malheureux. Il est parfois dangereux de laisser tomber ses barrières et d’accepter de ressentir pleinement les choses.

Cette thématique est reprise sur l’île : Copeau, très occupé à préparer son expédition pour détruire Uni, se sent tour à tour dégoûté de tout et enthousiaste mais il se sent surtout plus vivant que jamais.

L’amour est aussi plus fort que traitement. Quand Copeau est traité de force, il se sent guéri pendant 6 ans et demi mais un jour, il rêve de Lilas. C’est pour ne pas l’oublier qu’il fabrique une sorte de pansement pour ne plus recevoir l’injection réglementaire. Faisant preuve d’un immense courage, il s’arrache à sa torpeur et à sa sécurité béate par amour pour celle qu’il considère comme son âme sœur. Alors qu’elle est guérie et qu’elle refuse de le suivre, il l’enlève pour la sevrer de force et l’emmener dans un territoire libre afin de pouvoir vivre avec elle envers et contre tout.

 

un bonheur insoutenable politiqueUne critique des systèmes politiques

Aucun des systèmes présentés dans Un bonheur insoutenable n’est efficace, ni même souhaitable.

De manière très révélatrice, le Vrai Uni, symbole du pouvoir absolu, est caché dans un lieu vide, froid, mort. Le grand-père de Copeau le décrit ainsi : « des plans morts dressés par des membres morts. Des idées mortes et des décisions mortes »

La collectivité contre l’humanité

Les membres sont égaux devant la mort : leur fin de vie se situe aux alentours de 62 ans. Cette limite est motivée par une logique glaçante : c’est le seuil de rentabilité. Au delà, les soins médicaux seraient trop importants ( une bonne solution pour combler le trou de la sécu en somme …)

Selon Wei, le dirigeant suprême, tuer les membres à 62 ans est légitime. Il exerce un raisonnement par la masse : beaucoup de membres mourraient plus jeunes sans la paix, la stabilité et le bien être apportés par Uni. Les programmateurs ajoutent plus d’année à la vie globale de la Famille qu’ils en ôtent. Ce raisonnement est acceptable dans l’absolu mais odieux dans le particulier : il souligne les limites de la planification et des politiques globales.

Le seul but poursuivi par les programmateurs est la perfection, mais la perfection est inhumaine. La Famille est génétiquement modifiée pour créer des membres doux, aimants, serviables, altruistes …  des moutons sans identité et sans âme.

Les excès de la révolution

Jack, un des membres de l’expédition destinée à détruire Uni, affirme qu’il n’hésiterait pas à tuer des membres « déjà à moitié morts de toute façon ». Pour lui, tuer quelqu’un est excusable si c’est pour venir en aide au plus grand nombre. Lorsque celui-ci et sa compagne Ria tentent de passer les barrages en force, ils utilisent des armes et sacrifient des civils innocents à leur cause.

La fin justifie les moyens. On aborde ici une conception machiavélique de la révolution.

Mépris et corruptionun bonheur insoutenable corruption

Les grands idéaux de fraternité et de dévouement prônés par les programmateurs cachent en réalité un grand mépris des membres de la Famille.

Le mensonge est généralisé. Ainsi, l’ordinateur exhibé aux touristes comme un objet de culte n’est qu’un leurre, un jouet coloré que l’on présente à la masse trop stupide pour comprendre. Le vrai Uni est situé en dessous, à l’abri. C’est du moins ce que croit Copeau, mais il s’agit d’un autre leurre. Uni n’est qu’un instrument aux mains des programmateurs qui vivent cachés sous terre. La vérité est donc littéralement ensevelie sous plusieurs couches de mensonges.

Wei considère que la Famille n’est pas capable de prendre des décisions seule car elle est mesquine, stupide, agressive, uniquement motivée par l’égoïsme et la peur. Pour lui, l’être humain est mauvais par nature. La question se pose alors : Comment vouloir œuvrer pour le bien d’une humanité que l’on méprise profondément ?

Les programmateurs vivent dans le luxe, entourés de beaux tapis, de tableaux de maîtres (dont la Joconde), de fauteuils confortables. Ils mangent de la viande, du poisson et des légumes avec des couverts en or, boivent du vin, fument des cigarettes, portent des combinaisons de soie. Ils bénéficient de tout ce dont les membres sont privés, et justifient cela par le poids écrasant de leurs responsabilités.

Mais cette corruption dépasse largement l’aspect matériel. Ils sont aussi scandaleusement privilégiés en ce qui concerne leur vie elle-même. En effet, les programmateurs ne sont pas obligés de mourir à 62 ans. Leur vie est même prolongée par la science au-delà des limites naturelles. Image même de ce privilège, Wei, âgé de 207 ans, a fait greffer sa tête sur le corps d’un athlète qui s’est sacrifié pour lui. L’image du parasite est ici particulièrement parlante. Le vieil homme annonce même à Copeau que les nouveaux programmateurs vivront indéfiniment grâce aux progrès de la science (voilà qui ressemble beaucoup au pacte Faustien …)

Contrairement aux membres qui se nomment « frères » entre eux, les programmateurs se font appeler « père » et « mère » par leurs serviteurs, ce qui crée une hiérarchie contraire aux idéaux égalitaires. J’ai pensé ici à la ferme des animaux d’Orwell, et au fameux « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ». De plus, les « fils » et les « filles » sont présentés comme se sacrifiant avec joie pour fournir des organes de remplacement aux programmateurs. Ceux-ci vivent littéralement de leurs inférieurs (la métaphore du parasite est encore présente).

On assiste clairement ici à une dénonciation de la corruption des hautes sphères des partis politiques qui disent travailler pour le bien de l’humanité tout en se réservant la meilleure part.

En dépit de ces privilèges exorbitants, les programmateurs ne sont jamais satisfaits : ils font une pétition pour ne manger des gatotaux qu’une fois par mois plutôt qu’une fois par semaine. Ils perdent peu à peu la réalité des choses, oublient les privations du peuple pour se concentrer sur leur confort personnel. Les derniers mots de Wei (« quel bonheur de posséder tout cela ! « ) révèlent d’ailleurs l’hypocrisie et l’unique motivation du meneur : la soif de pouvoir. De manière tout aussi révélatrice, les programmateurs s’enfuiront de leur abri lors de sa destruction en se livrant à des actes de pillage et de sauvagerie bien éloignés de leurs idéaux de partage et d’altruisme.

 

Quel avenir ?

La fin ouverte d’un bonheur insoutenable laisse le champ libre à de nombreuses hypothèses.

Un des nouveaux programmateurs, Luis, pense qu’au début les éveillés, dont le traitement a été réduit, vont prendre les choses en main. Mais ne risquent-ils pas de constituer une nouvelle élite s’attribuant encore de nombreux privilèges au détriment du peuple ?

Il est certain qu’un certain chaos va s’ensuivre. La loi du plus fort va-t-elle triompher ? Comment les membres drogués, asservis, dépourvus de tout esprit d’initiative vont-ils s’en sortir ?

Les systèmes politiques présentés dans le livre sont tous néfastes pour les individus. Quelle nouvelle solution pourront-ils trouver ?

Copeau veut rejoindre Lilas et son fils sur l’île. Y parviendra-t-il ? Sont-ils toujours vivants ? Il est possible que les familles des programmateurs soient éliminées comme inutiles et dangereuses.

Le livre se clôt sur la pluie, phénomène ennuyeux mais naturel, non programmé. La nature reprend ses droits, ce qui laisse peut-être une petite place à l’optimisme.

 

un bonheur insoutenable questionLa question du bonheur

Finalement le livre tout entier peut se résumer à la question du bonheur et de la liberté.

Le bonheur pourrait être constitué de quelques éléments qui paraissent indispensables dans une vie : l’amour, la santé, une famille, un travail intéressant (et rentable de préférence), être reconnu par les autres et intégré dans le monde … Et c’est ce qu’offre Uni. Effectivement, il est plus facile et plus confortable que les décisions soient prises à notre place. Cela élimine la peur de se tromper, de prendre une mauvaise direction, et c’est beaucoup moins fatigant ! Mais la satisfaction, le contentement sont-ils réellement le bonheur ?

De plus, être reconnu et accepté, faire partie d’un groupe perd son sens dans un monde où tout le monde est identique et interchangeable. Être aimé pour ses différences, pour ce qui nous est propre, est sans doute la forme la plus essentielle de l’amour.

Dans les livres du musée, Copeau découvre que la violence, la faim, la stupidité, les guerres existaient dans la civilisation pré U, mais qu’il existait aussi une liberté de mouvement, d’action, de choix. La liberté mène-t-elle forcément au malheur ? Le libre arbitre est aussi la possibilité de faire souffrir, de tuer, d’être égoïste …

Au nom du bonheur général, les membres sont plongés dans la torpeur. Leurs pulsions, leurs émotions, leur liberté sont sacrifiées. Ce bonheur ressemble à l’ataraxie, l’absence de toute émotion, mais une ataraxie qui leur est  imposée à leur insu.

Cette absence de choix est une absence de liberté. Être vivant implique de se réveiller, de tout sentir plus intensément, en prenant le risque d’être malheureux, de souffrir. Cette réflexion se révèle très actuelle dans une époque sur-médicalisée où la douleur morale est proscrite, cachée, jugée presque indécente, et traquée à l’aide d’anti-dépresseurs. Il est parfois plus facile de rester endormi, bercé par les émissions de télé-réalité et les publicités, de se conformer au modèle social qui nous est asséné, que de prendre le risque de vivre pleinement.

Le bonheur est-il dans la tranquillité, « la terrible paix des hommes sans amour«  (merci Philippe !) ou dans l’extase ?

Tous les désirs des membres sont assouvis avant même d’être ressentis, mais le bonheur n’est pas l’absence de désir : le désir est une force vitale. Le manque de désir rejoint la mort.

Doit-on sacrifier la liberté au bonheur ? A quoi peut-on renoncer pour être heureux ?

Le bonheur est terrifiant, il ne peut s’inscrire dans la durée ou il se dilue et perd son caractère extatique.

Alors n’est-on pas voué à être toujours déçu dans la recherche d’absolu, d’idéal ? Si cet idéal est enfin trouvé, que chercher ensuite ?

Un bonheur insoutenable soulève toutes ces questions sans jamais s’enfermer dans des réponses stéréotypées et figées. Le parcours initiatique de Copeau est le symbole d’une humanité en quête de rêve et d’espoir dans un monde souvent trop rigide.

Les possibilités sont infinies, les limites ne sont jamais que celles que nous nous imposons.

 

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Miss Tcharafi

Mi-femme, mi-cyborg, je jongle entre Hi-Tech, littérature et cosmétiques. J'ai un avis sur tout et je le partage volontiers, d'autant plus que j'ai toujours raison. Mon but ultime est d'être Terminator avec du gloss.

Un commentaire

  1. Copeau   •  

    Ce livre a été mon premier coup de cœur. Je me suis senti interpellé à l’époque. Plus de 20 ans plus tard, il a encore le même effet sur moi, même si je suis devenu un adulte et que l’adolescence ne peut plus me servir d’excuse pour me sentir « différent ».

    De bons souvenir que tu me rappelles là…

    Question : partant de la prémisse que tu es « éveillée », et sachant ce que cela apporte, que choisirais-tu? La différence (avec ce qui ça apporte) ou le groupe?

    Cette question m’a été posée à 18 ans… à cette époque, ne saisissant pas toutes les subtilités et ne possédant pas d’expérience, j’y suis allé avec la réponse facile. Aujourd’hui, considérant chacun des aspect de la vie, je ne sais pas si je choisirais la même chose.

    Et toi?

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